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Indignation de la femme du Septentrion : « Ne me dites plus jamais munyal ! »

« Les Impatientes » de la camerounaise Djaïli Amadou Amal, fait manifestement parti des romans les plus lu et commenté en ce moment dans le monde francophone et qui après avoir remporté le prix Orange du livre en Afrique en 2019, figure dans le dernier carré pour le prix Goncourt et celui du Goncourt des lycéens de l’édition 2020.

Qui mieux qu’une écrivaine pour mettre en relief le calvaire que vivent les femmes au sein de nos sociétés africaines ? Depuis Une si longue lettre de la sénégalaise Mariama Bâ paru en 1979, tout porte à croire que la condition de la femme africaine n’a pas changé de tonalité. Djaïli Amadou Amal, dans le sillage de Mariama Bâ, met des mots sur les douleurs et souffrances silencieuses des filles, des mères, des épouses, de la femme en général. Dans une langue lyrique et parée de mots et d’expressions Peuls, assurant à son roman ce goût épicé propre aux conteurs et conteuses africain.e.s. du Sahel, et dans une narration bien maîtrisée et une intrigue bien ficelée, Djaïli Amadou Amal nous présente l’autre versant de la condition de la femme du Grand Nord-Cameroun minée par toutes sortes de contingences : le mariage forcé et précoce, la polygamie, le viol, les violences verbales et physiques, les droits des femmes, etc. À travers le récit croisé de trois jeunes femmes : Ramla, 17 ans, Hindou, 17 ans et Safira, 35 ans, se jouent des vies et des destins de femmes dans une société africaine phallocratique qui peine à faire sa mue.
Comment sortir du cycle infernal de la soumission, lorsque celle-ci au fil du temps s’est forgée en ordre établi ? Ramla, Hindou et Safira, toutes des femmes humiliées, dominées et ballotées de part et d’autre par des maris, des frères, des oncles et des pères machistes avec parfois la complicité d’autres femmes (Goggo Nenné et Goggo Diya), n’ont pas d’autres choix que de se dresser contre cet ordre établi, de défier et de désacraliser le sacro-saint munyal (patience). D’où le ras-le-bol et la révolte de Hindou : « Je ne veux plus patienter, criai-je, éclatant en sanglots. J’en ai assez. Je suis fatiguée d’endurer, j’ai essayé de supporter mais ce n’est plus possible. Je ne veux plus entendre patience encore. Ne me dites plus jamais munyal ! Plus jamais ce mot ! » Le propos ferme de Hindou souligne à plusieurs égards, l’urgence qu’il y a aujourd’hui plus qu’hier, de briser le silence, de sortir de sa réserve face aux « prêt-à-penser », à l’ordre établi, au diktat de traditions patriarcales, et aux menaces de l’égarement humain en général.

De fait, l’écriture chez Djaïli Amadou Amal, apparaît comme un acte d’audace, d’engagement et de courage, donc, un acte de transgression. Elle présente et conteste l’ordre socioculturel établi sous couvert du munyal, signe d’un malaise de la société contemporaine camerounaise. L’impératif pour les femmes demeure ici, la prise en mains de leur destin pour bouleverser l’ordre établi à leur détriment et ne point le subir. Par ailleurs, il faut souligner que le tour de force de Djaïli Amadou Amal reste d’avoir su montrer dans son roman les choses telles qu’elles sont sans aucune complaisance ni cliché. Et ce, sans sombrer dans un discours féministe aux accents occidentaux.

En effet, « Les Impatientes » de Djaïli Amadou Amal résonne comme une affirmation de l’émancipation et de l’affranchissement par l’écriture et la prise de parole de la femme du Grand Nord-Cameroun en particulier et de la femme africaine en général.

Vivement que « Les Impatientes » soit couronné le 30 novembre: Goncourt 2020.

Guedeyi Hayatou